Dans la Corne de l'Afrique, un territoire de plusieurs millions d'habitants mène depuis trente-cinq ans un combat diplomatique singulier : celui de faire reconnaître une indépendance qu'il considère avoir déjà conquise et exercée.
Le Somaliland possède son gouvernement, son président, son Parlement, sa monnaie, ses institutions et ses forces de sécurité. Il organise ses propres élections et entretient des relations économiques et diplomatiques avec plusieurs partenaires étrangers.
Pourtant, malgré cette autonomie de fait, la République du Somaliland demeure très largement privée de reconnaissance internationale.
À Hargeisa, sa capitale, les autorités défendent une conviction : le Somaliland ne demande pas la création artificielle d'un nouvel État, mais la reconnaissance d'une souveraineté dont les origines remontent à 1960.
Après trente-cinq années d'autogouvernement, cette revendication mérite un examen sérieux, au-delà des seuls arguments diplomatiques opposés par Mogadiscio.
Le Somaliland était indépendant avant son union avec la Somalie
L'histoire constitue le premier argument des indépendantistes du Somaliland.
Le 26 juin 1960, l'ancien protectorat britannique du Somaliland accède à l'indépendance.
Cinq jours plus tard, le 1er juillet, ce territoire décide de s'unir à l'ancienne Somalie italienne, qui vient également d'accéder à l'indépendance.
Cette union donne naissance à la République somalie.
L'expérience devait concrétiser une ambition d'unité entre populations partageant une langue, une histoire et des traditions communes.
Mais les relations entre le nord et le pouvoir central installé à Mogadiscio se dégradent progressivement.
Les dirigeants du Somaliland soulignent aujourd'hui que leur territoire avait déjà connu une existence étatique indépendante avant cette union.
Ils contestent également la validité juridique de certains actes ayant organisé la fusion de 1960.
C'est sur cette base qu'ils présentent leur démarche de 1991 non comme une sécession ordinaire, mais comme le rétablissement d'une souveraineté antérieure.
Cette interprétation demeure contestée par la Somalie, mais elle constitue une particularité historique essentielle du dossier.
Les blessures de la dictature de Siad Barre
La revendication indépendantiste du Somaliland ne peut être comprise sans revenir sur les événements tragiques des années 1980.
Sous le régime de Mohamed Siad Barre, les régions du nord subissent une répression particulièrement violente.
En 1988, après les offensives du Mouvement national somalien, les forces gouvernementales bombardent notamment Hargeisa et Burao.
Des quartiers entiers sont détruits.
Les organisations de défense des droits humains documentent des exécutions extrajudiciaires, des arrestations arbitraires, des déplacements forcés et des attaques indiscriminées contre des civils.
Selon les estimations historiques rapportées par Human Rights Watch et Amnesty International, plusieurs dizaines de milliers de civils sont tués lors de la répression entre 1988 et le début de 1990.
Des centaines de milliers de personnes prennent le chemin de l'exil, notamment vers l'Éthiopie.
Ces événements ont profondément marqué la mémoire collective des populations concernées.
Pour les partisans de l'indépendance, le retour sous l'autorité de Mogadiscio ne constitue donc pas simplement une question d'organisation administrative.
Il renvoie également à une histoire de violences et à la volonté de garantir que de telles tragédies ne puissent se reproduire.
18 mai 1991 : le Somaliland choisit une autre voie
Après l'effondrement du régime de Siad Barre, le Somaliland proclame le rétablissement de son indépendance le 18 mai 1991, à l'issue d'une conférence politique organisée à Burao.
Commence alors une période de reconstruction.
Les autorités locales, les chefs traditionnels et les représentants politiques élaborent progressivement des arrangements institutionnels destinés à stabiliser le territoire.
La conférence de Borama de 1993 marque une étape importante dans cette construction politique.
Une Constitution est ensuite adoptée par référendum en 2001, ouvrant la voie au développement d'un système multipartite.
Le Somaliland construit ses institutions sans disposer des avantages diplomatiques et financiers habituellement associés à la reconnaissance internationale.
Cette trajectoire explique pourquoi ses dirigeants considèrent que la communauté internationale devrait examiner les résultats de cette expérience politique, plutôt que de se limiter à la question de son statut formel.
Des élections et une alternance présidentielle
L'un des principaux arguments avancés en faveur de la reconnaissance du Somaliland concerne le fonctionnement de ses institutions.
Le territoire organise plusieurs élections présidentielles et parlementaires depuis les années 2000.
Ces consultations n'ont pas été exemptes de difficultés, notamment de reports électoraux et de contestations politiques.
Mais elles ont aussi permis des alternances pacifiques.
L'exemple le plus récent remonte au 13 novembre 2024.
Le candidat de l'opposition, Abdirahman Mohamed Abdullahi, également connu sous le nom d'Irro, remporte l'élection présidentielle face au chef de l'État sortant Muse Bihi Abdi.
Il obtient environ 64 % des suffrages, contre 35 % pour son adversaire.
La transition se déroule pacifiquement et le nouveau président prend ses fonctions en décembre.
Ce changement de pouvoir apporte un argument concret aux défenseurs de l'indépendance : le Somaliland dispose d'institutions capables d'organiser une compétition politique et de transférer le pouvoir à l'opposition.
La question posée aux partenaires internationaux est donc celle de la place qu'ils entendent accorder à cette expérience politique dans leur appréciation du dossier.
Hargeisa, Berbera : une économie tournée vers l'avenir
La construction du Somaliland ne se limite pas à ses institutions politiques.
Le territoire bénéficie d'une position géographique stratégique, sur le golfe d'Aden, à proximité du détroit de Bab el-Mandeb, l'une des principales routes commerciales mondiales.
Le port de Berbera constitue un élément central de son développement.
Le groupe émirati DP World y a engagé un programme d'investissements de plusieurs centaines de millions de dollars destiné à moderniser les infrastructures portuaires.
Le projet vise à renforcer les échanges commerciaux avec l'Éthiopie et les économies voisines.
L'élevage, les exportations de bétail, le commerce, les télécommunications et les transferts financiers de la diaspora contribuent également à l'activité économique.
Les autorités de Hargeisa souhaitent faire de Berbera un grand corridor commercial régional.
Le développement reste néanmoins confronté à des défis importants, notamment l'accès limité aux financements internationaux, la vulnérabilité aux sécheresses et les besoins en infrastructures.
Pour les responsables du Somaliland, une reconnaissance diplomatique plus large pourrait faciliter l'accès aux institutions financières internationales, aux accords commerciaux et aux mécanismes de coopération.
Décembre 2025 : une première reconnaissance officielle
Le 26 décembre 2025 constitue un tournant diplomatique dans l'histoire récente du Somaliland.
Israël devient le premier État membre des Nations unies à reconnaître officiellement la République du Somaliland comme État indépendant et souverain.
Cette décision met fin à plusieurs décennies pendant lesquelles aucun membre de l'ONU n'avait franchi ce pas.
Le gouvernement de Hargeisa accueille cette reconnaissance comme une avancée historique.
Les autorités israéliennes annoncent leur volonté de développer la coopération dans plusieurs domaines, notamment la technologie, l'agriculture, la santé et l'économie.
La décision suscite cependant l'opposition immédiate de Mogadiscio, ainsi que de l'Union africaine et de plusieurs organisations régionales.
Malgré ces contestations, elle démontre qu'une reconnaissance bilatérale du Somaliland est diplomatiquement possible.
Elle ne lui confère toutefois ni une reconnaissance universelle ni un siège à l'ONU.
Washington s'intéresse davantage au Somaliland
Les États-Unis occupent désormais une place importante dans la stratégie diplomatique de Hargeisa.
En septembre 2026, le président Abdirahman Mohamed Abdullahi se rend aux États-Unis pour promouvoir la reconnaissance de son territoire et présenter les possibilités de coopération économique et sécuritaire.
Le Somaliland met notamment en avant ses infrastructures portuaires, ses ressources et sa position géographique.
Le 12 octobre, Donald Trump tient des propos décrivant le Somaliland comme un pays distinct de la Somalie.
Le gouvernement de Hargeisa accueille favorablement cette déclaration, y voyant un signe d'ouverture.
Il faut toutefois distinguer ces propos d'une reconnaissance diplomatique officielle : au 30 octobre 2026, les États-Unis n'ont pas annoncé de décision formelle reconnaissant l'indépendance du Somaliland.
Cette évolution montre néanmoins que la question gagne en visibilité dans les débats stratégiques internationaux.
Pourquoi Mogadiscio refuse-t-elle l'indépendance ?
Le gouvernement fédéral somalien continue de considérer le Somaliland comme une partie intégrante de son territoire.
Il s'appuie notamment sur le principe de l'intégrité territoriale des États et sur la position défendue par l'Union africaine.
Mogadiscio estime qu'une reconnaissance unilatérale pourrait fragiliser l'unité nationale et créer un précédent pour d'autres revendications séparatistes.
Les autorités somaliennes défendent une solution reposant sur le dialogue et l'organisation institutionnelle de l'État somalien.
De leur côté, les responsables du Somaliland estiment qu'une réunification imposée ne tiendrait pas suffisamment compte de l'histoire particulière du territoire et de ses décennies d'autogouvernement.
Il existe également des désaccords territoriaux, notamment dans les régions de Sool et Sanaag.
Les affrontements de Las Anod en 2023 ont provoqué de nombreuses victimes civiles et d'importants déplacements de population. Des organisations de défense des droits humains ont notamment dénoncé des bombardements indiscriminés imputés aux forces du Somaliland.
Ces événements rappellent que la revendication indépendantiste ne peut se traduire par une négation des droits des populations locales qui contestent l'autorité de Hargeisa.
Toute solution durable devra tenir compte de la diversité des positions politiques, de la sécurité des populations et du respect du droit humanitaire.
Le droit à l'autodétermination au cœur du débat
Les partisans de l'indépendance du Somaliland mobilisent deux arguments principaux.
Le premier est historique : le territoire correspond à un ancien protectorat ayant obtenu son indépendance en 1960, avant son union avec la Somalie.
Le second est politique : depuis 1991, il dispose d'institutions propres et exerce, dans une grande partie du territoire revendiqué, les principales fonctions d'un État.
Hargeisa considère ainsi que le principe d'autodétermination devrait pouvoir être examiné à la lumière de cette situation particulière.
L'Union africaine continue, pour sa part, de privilégier l'intégrité territoriale de la Somalie, et le droit international ne transforme pas automatiquement une indépendance de fait en droit incontestable à la reconnaissance.
L'enjeu consiste donc à concilier des principes qui peuvent entrer en tension : autodétermination, intégrité territoriale, stabilité régionale et consentement des populations concernées.
Pour les défenseurs du Somaliland, ces difficultés juridiques ne devraient pas empêcher un examen approfondi et impartial de leur revendication.
La question du Somaliland mérite un véritable débat international
Trente-cinq années après 1991, le Somaliland ne peut être résumé à une simple contestation administrative entre Hargeisa et Mogadiscio.
Il possède une histoire étatique distincte, une mémoire collective marquée par la répression, une expérience institutionnelle durable et une revendication politique continuellement portée par ses dirigeants.
Ses succès électoraux et économiques coexistent avec des problèmes réels de gouvernance, de droits humains et de frontières contestées.
La reconnaissance israélienne de décembre 2025 a replacé son statut au centre des discussions internationales.
Pour les indépendantistes, l'enjeu n'est plus uniquement de démontrer la capacité du Somaliland à fonctionner de manière autonome, mais d'obtenir une réponse diplomatique à une revendication vieille de plusieurs décennies.
Cette réponse ne pourra être durable que si elle prend en considération les aspirations des populations, les garanties de sécurité, les droits des minorités et les préoccupations régionales.
Conclusion : trente-cinq années d'existence politique qui demandent une réponse
Depuis Hargeisa, les défenseurs de l'indépendance du Somaliland présentent leur démarche comme celle d'un territoire qui a reconstruit ses institutions après une période de répression et qui cherche à retrouver une place officielle dans la communauté internationale.
Leur argument essentiel repose sur une réalité difficile à ignorer : depuis 1991, le Somaliland administre une grande partie de son territoire, organise ses élections, entretient des relations extérieures et développe ses propres infrastructures.
La question de sa reconnaissance reste politiquement et juridiquement contestée.
Mais son histoire, ses institutions et les aspirations de ses habitants constituent un dossier qui mérite d'être examiné pour lui-même, avec toute la rigueur qu'exige une revendication d'indépendance.
Après trente-cinq années d'autogouvernement, le Somaliland demande désormais à la communauté internationale de se prononcer sur ce qu'il considère comme une souveraineté restaurée, et non sur la création d'un État nouveau.
