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Lagouira : pourquoi le Maroc défend cette terre oubliée

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Lagouira : pourquoi le Maroc défend cette terre oubliée
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« De Tanger à Lagouira. » Cette expression, profondément ancrée dans la conscience nationale marocaine, ne relève pas d'un simple slogan patriotique. Elle traduit une conception de l'unité territoriale du Royaume dont Lagouira représente l'extrémité méridionale et l'un des symboles les plus méconnus.

À la pointe de la péninsule de Ras Nouadhibou, entre l'Atlantique et la frontière mauritanienne, cette ancienne localité aujourd'hui largement abandonnée revient au premier plan de l'actualité diplomatique.

En cause : les interrogations soulevées par la Mauritanie sur la délimitation de ses frontières, alors que le dossier du Sahara connaît une nouvelle dynamique internationale.

Mais derrière les spéculations et les revendications, une question essentielle mérite d'être posée : sur quels fondements historiques, territoriaux et diplomatiques le Maroc considère-t-il Lagouira comme partie intégrante de son territoire ?

L'examen des archives coloniales, des accords régionaux et de la situation actuelle permet de comprendre pourquoi le Royaume maintient cette revendication, malgré près d'un demi-siècle de présence mauritanienne sur place.

Lagouira : une géographie qui distingue clairement les territoires

Pour comprendre la situation, il faut d'abord regarder la carte.

La péninsule de Ras Nouadhibou, anciennement appelée Cap Blanc, s'avance dans l'océan Atlantique. Elle comprend deux espaces historiquement séparés par une frontière issue des conventions franco-espagnoles.

À l'ouest se trouve Lagouira, qui appartenait au Sahara administré par l'Espagne.

À l'est s'étend le territoire relevant de la Mauritanie, notamment la ville de Nouadhibou, l'un de ses principaux centres économiques.

Cette distinction constitue un élément important du dossier.

Les conventions coloniales du début du XXe siècle rattachaient Lagouira au Sahara espagnol, et non à la Mauritanie française.

Elles ne prouvent pas, à elles seules, la souveraineté marocaine antérieure à la colonisation. Elles permettent en revanche d'établir que Lagouira ne faisait pas partie du territoire colonial mauritanien.

C'est une différence fondamentale au regard des revendications contemporaines.

Le Maroc revendique Lagouira comme composante du Sahara qu'il considère appartenir à son intégrité territoriale. La Mauritanie, quant à elle, exerce un contrôle de fait sur cette localité depuis 1975, sans que cette situation ait permis de régler définitivement son statut.

 

1975-1979 : comment Lagouira est devenue une exception territoriale

L'histoire contemporaine de Lagouira est indissociable du départ de l'Espagne du Sahara en 1975.

À l'issue de la période coloniale, le territoire devient l'objet d'une confrontation politique et militaire impliquant le Maroc, la Mauritanie et le Front Polisario.

En avril 1976, Rabat et Nouakchott signent une convention de délimitation partageant entre eux l'administration du territoire anciennement espagnol.

Lagouira se trouve alors dans la zone méridionale attribuée à la Mauritanie.

Mais cette situation change trois ans plus tard.

En août 1979, la Mauritanie conclut un accord de paix avec le Polisario et renonce à ses revendications territoriales sur le Sahara occidental.

Le Maroc étend alors son contrôle à une grande partie des territoires évacués par la Mauritanie, mais Lagouira demeure dans une situation particulière.

Nouakchott conserve une présence militaire dans cette zone voisine de son principal port économique.

Depuis, la localité n'a pas été réintégrée au contrôle effectif de Rabat.

Il est donc nécessaire de distinguer deux réalités : le Maroc revendique Lagouira et l'intègre à son organisation territoriale, mais l'administration physique du site reste liée à la présence mauritanienne.

Cette distinction, loin d'affaiblir la nécessité d'un règlement, montre précisément pourquoi le dossier demeure ouvert.

 

Le retrait mauritanien de 1979 : un argument central pour Rabat

C'est l'un des aspects les plus sensibles de cette affaire.

Lorsque la Mauritanie renonce en 1979 à ses prétentions sur le Sahara, elle se retire d'un territoire qu'elle avait administré pendant quelques années à la suite du partage de 1976.

Dès lors, sur quelle base Nouakchott pourrait-elle aujourd'hui faire reconnaître une souveraineté sur Lagouira ?

Du point de vue marocain, le retrait de 1979 constitue un argument majeur contre une nouvelle revendication territoriale mauritanienne sur cette partie de la péninsule.

Certes, les conventions de 1976 et les développements ultérieurs soulèvent des questions juridiques complexes, notamment parce que le statut international du Sahara occidental n'a jamais été définitivement réglé.

Mais une chose reste claire : la présence militaire effective d'un État ne vaut pas automatiquement reconnaissance internationale de sa souveraineté.

Le maintien du statu quo ne saurait donc être présenté comme un règlement territorial définitif.

Le Maroc dispose, dans cette perspective, d'arguments pour défendre la continuité de son territoire revendiqué jusqu'à Lagouira, tout en recherchant une clarification négociée avec son voisin mauritanien.

Pourquoi la Mauritanie relance-t-elle le dossier aujourd'hui ?

Le débat a pris une nouvelle dimension en octobre 2026.

Dans son dernier rapport consacré au Sahara, le Secrétaire général des Nations unies, António Guterres, mentionne une demande mauritanienne relative à la délimitation des frontières.

Le rapport ne précise pas explicitement que cette démarche concerne Lagouira.

Cependant, plusieurs analyses et publications régionales rapprochent cette demande du statut particulier de la localité.

Le 18 octobre, Jeune Afrique a notamment évoqué la volonté de Nouakchott de faire reconnaître sa souveraineté sur Lagouira, une information reprise dans plusieurs médias marocains et mauritaniens.

Le 19 octobre, Médias24 a également consacré une analyse à ce statu quo territorial vieux d'un demi-siècle.

 

Ce regain d'intérêt n'est pas anodin.

Il intervient alors que les discussions internationales sur le Sahara accordent une place croissante au plan marocain d'autonomie.

La Mauritanie pourrait souhaiter clarifier sa frontière septentrionale avant l'émergence d'un éventuel accord politique définitif.

Toutefois, l'hypothèse d'une revendication formelle sur Lagouira doit être distinguée d'une décision juridique internationale : aucune modification de souveraineté n'a été établie par les informations examinées.

Une localité stratégiquement située aux portes de Nouadhibou

Lagouira n'est pas seulement un symbole historique.

Sa situation géographique présente un véritable intérêt stratégique.

Elle se trouve sur la façade atlantique de la péninsule de Ras Nouadhibou, à proximité immédiate du port mauritanien de Nouadhibou.

Celui-ci constitue un centre important pour la pêche, les exportations minières et les activités maritimes de la Mauritanie.

La perspective d'un développement futur de Lagouira pourrait donc soulever des questions économiques et sécuritaires pour Nouakchott.

Du côté marocain, la localité pourrait théoriquement s'inscrire dans une vision élargie du développement atlantique des provinces du Sud, notamment en complémentarité avec le port Dakhla Atlantique.

Mais il serait prématuré de présenter un port à Lagouira ou une reprise de son contrôle comme des projets déjà décidés.

La valeur stratégique de la zone explique l'intérêt qu'elle suscite. Elle ne dispense pas les deux pays d'un règlement diplomatique prenant en considération leurs intérêts légitimes.

 

L'unité territoriale marocaine ne doit pas rester une simple formule

La question de Lagouira met en lumière une contradiction qu'il serait difficile d'ignorer.

Dans son organisation administrative, le Maroc rattache Lagouira à la province d'Aousserd, dans la région de Dakhla-Oued Eddahab.

Cette appartenance administrative est cohérente avec la revendication nationale marocaine sur l'ensemble du Sahara, dont Lagouira représente l'extrémité méridionale.

Pourtant, la localité demeure en dehors du contrôle effectif des autorités marocaines.

Cette situation ne devrait pas être minimisée.

Si le Maroc défend l'intégrité de son territoire de Tanger à Lagouira, il est légitime qu'il cherche une clarification définitive du statut de cette dernière.

Cela ne suppose ni confrontation militaire ni détérioration des relations avec la Mauritanie.

Au contraire, une solution négociée pourrait permettre de transformer cette anomalie territoriale en occasion de coopération entre deux pays liés par leur histoire, leur proximité géographique et leurs intérêts économiques.

La défense de la marocanité de Lagouira gagnerait ainsi à s'appuyer sur trois exigences complémentaires : la constance de la revendication nationale, la rigueur des arguments historiques et la recherche d'un accord diplomatique durable.

L'accord de 1979 : un document qui mérite d'être rappelé

Un élément souvent négligé mérite pourtant d'occuper une place centrale dans le débat actuel.

L'accord mauritano-sahraoui signé à Alger le 10 août 1979 comporte une renonciation expresse de la Mauritanie à toute revendication territoriale sur le Sahara occidental.

Ce texte a été transmis aux Nations unies et figure dans leurs archives officielles.

Il ne constitue pas une reconnaissance de la souveraineté marocaine, puisque le Maroc n'était pas partie à cet accord. Mais il représente un argument sérieux face à l'hypothèse d'une nouvelle revendication mauritanienne sur une localité historiquement comprise dans les limites du Sahara espagnol.

C'est précisément là que se situe la force de l'argumentation marocaine : plutôt que de s'en tenir à une affirmation patriotique, Rabat peut mettre en avant les cartes historiques, les instruments coloniaux de délimitation et les engagements internationaux pris par Nouakchott.

 

La souveraineté ne se résume pas à une présence militaire

Le cas de Lagouira rappelle une distinction fondamentale du droit international : le contrôle matériel d'un territoire et le titre juridique permettant de revendiquer sa souveraineté ne sont pas nécessairement identiques.

Une présence militaire prolongée peut créer une réalité sur le terrain. Elle ne règle pas automatiquement un différend territorial.

À l'inverse, l'inscription d'une localité dans une organisation administrative nationale ne suffit pas non plus à établir une souveraineté internationalement reconnue.

L'argumentation marocaine doit donc être construite sur un ensemble d'éléments historiques, juridiques et diplomatiques.

Cette démarche est d'autant plus importante que les Nations unies continuent de considérer le Sahara occidental comme un territoire non autonome dont le statut définitif reste à régler.

La position marocaine repose aujourd'hui sur la proposition d'autonomie sous souveraineté du Royaume, tandis que le Polisario défend l'autodétermination, y compris l'option de l'indépendance.

 

Dans ce contexte, Lagouira ne peut être isolée artificiellement du règlement général du dossier saharien.

Le Maroc et la Mauritanie ont davantage à gagner d'un accord que d'une confrontation

La défense des intérêts territoriaux marocains ne doit pas conduire à présenter la Mauritanie comme un adversaire naturel.

Les deux pays partagent des liens humains, commerciaux et culturels profonds. Leur coopération est également essentielle à la sécurité et à l'intégration économique de l'Afrique de l'Ouest.

Le corridor de Guerguerat, les échanges commerciaux et les projets d'ouverture atlantique démontrent combien leurs intérêts sont liés.

Une clarification concernant Lagouira pourrait ainsi s'inscrire dans un cadre de coopération plus vaste, préservant les impératifs sécuritaires de Nouadhibou tout en prenant en considération la revendication territoriale marocaine.

Le respect des intérêts mauritaniens n'impose pas au Maroc d'abandonner ses propres positions.

De même, la défense de Lagouira ne devrait pas empêcher Rabat et Nouakchott de rechercher des arrangements pragmatiques sur la sécurité, les infrastructures et le développement de leur espace frontalier.

De Tanger à Lagouira : une conviction à défendre par le droit et la diplomatie

Lagouira n'est aujourd'hui ni une grande agglomération ni un centre économique majeur. Elle demeure pourtant chargée d'une signification politique et historique considérable.

Cette localité abandonnée rappelle que le règlement du dossier saharien ne se limite pas aux grandes capitales diplomatiques ou aux résolutions du Conseil de sécurité.

Il concerne aussi des lieux dont le statut demeure suspendu aux événements du passé.

Pour le Maroc, l'enjeu consiste à défendre avec constance sa revendication sur Lagouira, à présenter les fondements de cette position et à rechercher les conditions d'une solution durable.

Le retrait mauritanien de 1979, les anciennes délimitations coloniales et l'intégration administrative de Lagouira dans les provinces du Sud constituent des éléments importants de cette argumentation. Aucun ne dispense toutefois d'un règlement respectueux du droit international.

Lagouira ne doit pas devenir une source supplémentaire de tensions entre deux voisins. Elle peut, au contraire, être l'occasion de démontrer qu'une revendication territoriale ferme peut s'accompagner d'une diplomatie responsable.

Car défendre la marocanité de Lagouira, c'est aussi défendre l'idée que les questions héritées de la colonisation doivent trouver leur issue dans la négociation, la stabilité régionale et le respect des engagements internationaux.

Pour comprendre le sujet

Dossier : Sahara : territoire, histoire et diplomatie →
L’AUTEUR

Youssef Boulayoun ↗

La lecture continue.

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