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Du symbole de souveraineté à la finance africaine : le dirham marocain entre dans une nouvelle ère

Créé en 1959 comme symbole de l'indépendance monétaire du Maroc, le dirham franchit une nouvelle étape avec la première émission obligataire de la Banque africaine de développement dans cette monnaie. Retour sur une histoire de souveraineté, de transformations économiques et d'ambitions financières africaines.

Mis à jour le

Billets de dirhams marocains illustrant l'histoire de la monnaie nationale et son utilisation par la Banque africaine de développement.
La Banque africaine de développement a réalisé sa première émission obligataire en dirhams marocains, pour un montant d'un milliard de dirhams.
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Il y a soixante-sept ans, le Maroc faisait du dirham l'un des symboles de son indépendance retrouvée. Aujourd'hui, cette même monnaie devient un instrument de financement pour l'une des principales institutions économiques du continent africain.

Le vendredi 30 octobre 2026, la Banque africaine de développement (BAD) a annoncé la réussite de sa première émission obligataire libellée en dirhams marocains, pour un montant d'un milliard de dirhams.

Au-delà de son importance financière, cette opération témoigne de l'évolution du rôle de la monnaie nationale et de la volonté de développer les financements en devises africaines.

Pour comprendre la portée de cette annonce, il faut revenir sur l'histoire du dirham, intimement liée à celle de la souveraineté économique du Royaume.

Aux origines du dirham, une histoire bien antérieure à l'indépendance

Contrairement à une idée répandue, le terme « dirham » n'est pas apparu au Maroc en 1959.

Son histoire remonte aux premières civilisations monétaires du monde islamique. Issu du mot grec drachme, transmis à travers les usages monétaires du Proche-Orient, le dirham désignait traditionnellement une pièce d'argent.

Au fil des siècles, différentes dynasties marocaines ont frappé leurs propres monnaies, faisant de leur émission un attribut essentiel du pouvoir politique et de l'autorité souveraine.

Sous les Idrissides, les Almoravides, les Almohades, les Mérinides puis les dynasties chérifiennes, la monnaie accompagne le commerce, la fiscalité et les transformations économiques du territoire.

Le Maroc possédait ainsi une longue tradition monétaire avant l'apparition de son dirham moderne.

Le protectorat et l'introduction du franc marocain

Au début du XXe siècle, le système monétaire marocain connaît de profondes transformations.

L'acte d'Algésiras de 1906 prévoit la création d'une Banque d'État du Maroc, effectivement constituée en 1907, dans un contexte de rivalités entre puissances européennes.

L'établissement reçoit notamment le privilège d'émission monétaire. À partir de 1920, il met en circulation des billets libellés en francs marocains.

Cette organisation inscrit progressivement le Maroc dans un système financier fortement lié à la France.

Après l'indépendance de 1956, la reconquête de la souveraineté monétaire devient donc un enjeu stratégique pour le nouvel État marocain.

1959 : la naissance du dirham marocain moderne

Le tournant décisif intervient en 1959.

Le 30 juin de cette année, le Maroc crée la Banque du Maroc, établissement national appelé à remplacer la Banque d'État du Maroc.

Quelques mois plus tard, le 17 octobre 1959, le dirham est institué comme nouvelle unité monétaire nationale.

La conversion initiale est fixée à 100 anciens francs marocains pour un dirham.

Cette réforme représente bien davantage qu'un changement de billets ou de pièces : elle participe à la reconstruction des institutions économiques d'un Maroc indépendant.

En adoptant sa propre monnaie et son propre institut d'émission, le Royaume affirme sa capacité à conduire une politique monétaire nationale.

La Banque du Maroc prendra officiellement le nom de Bank Al-Maghrib en mars 1987, année également marquée par la création de Dar As-Sikkah, l'établissement industriel chargé de produire les billets et les pièces marocains.

2026 : la Banque africaine de développement franchit une nouvelle étape

Soixante-sept ans après l'institution du dirham moderne, la Banque africaine de développement vient d'ajouter une nouvelle page à son histoire financière.

L'institution panafricaine a levé un milliard de dirhams dans le cadre d'un placement privé auprès d'investisseurs qualifiés.

Les chiffres de l'opération

1 MMDH

Montant levé

7 ans

Maturité de l'emprunt

MONIA

Indice de référence du taux variable

30 oct. 2026

Date de l'annonce
Source : communiqué de la Banque africaine de développement.
 

L'opération porte sur des obligations à sept ans, assorties d'un taux d'intérêt variable indexé sur le MONIA, l'indice de référence du marché monétaire marocain au jour le jour.

La BAD pourra ainsi développer des financements en dirhams, en complément des prêts qu'elle accorde traditionnellement en euros et en dollars.

Il convient toutefois de préciser que la BAD n'est pas la première institution financière internationale à émettre des obligations en dirhams. La Société financière internationale, membre du Groupe de la Banque mondiale, avait déjà réalisé une opération de ce type en 2005. La nouveauté réside ici dans la première émission de la BAD elle-même.

Pourquoi le choix du dirham est-il important ?

Pour une entreprise marocaine, emprunter en euros ou en dollars peut représenter un risque financier.

Lorsque ses revenus sont principalement réalisés en dirhams, toute dépréciation de la monnaie nationale face à la devise du prêt peut augmenter le coût de remboursement de sa dette.

En proposant des financements en monnaie locale, la BAD cherche à réduire cette exposition au risque de change.

L'opération présente plusieurs intérêts : elle diversifie les sources de financement disponibles, permet à certains emprunteurs de mieux aligner leurs dettes sur leurs recettes et contribue au développement des instruments du marché financier marocain.

Il ne s'agit donc pas simplement d'une transaction symbolique. Cette démarche pourrait ouvrir de nouvelles possibilités de financement pour les investissements publics et privés, sous réserve de leur mise en œuvre effective.

Le Maroc, laboratoire d'une stratégie financière africaine

Le choix du Maroc pour cette opération pilote n'est pas anodin.

Membre de la BAD depuis sa création en 1964, le Royaume entretient une relation ancienne avec cette institution multilatérale.

Depuis 1978, près de 15 milliards d'euros ont été mobilisés par la BAD pour financer plus de 150 projets au Maroc, notamment dans les transports, l'énergie, l'eau, l'agriculture et la protection sociale.

L'institution explique son choix par plusieurs facteurs : l'importance de son portefeuille marocain, la demande de financements en dirhams et le développement du marché financier national.

Les enseignements de cette première opération pourraient également servir à étendre progressivement des dispositifs similaires à d'autres monnaies africaines.

Vers un rôle financier plus important pour le dirham en Afrique ?

L'émission de la BAD ne signifie pas que le dirham soit devenu une monnaie de réserve internationale, ni qu'il ait acquis un statut de devise panafricaine.

Son importance réside ailleurs : une institution multilatérale de premier plan utilise désormais directement la monnaie marocaine comme instrument de financement.

La BAD envisage également la constitution d'un portefeuille de trésorerie dédié au dirham, susceptible d'être alimenté par la conversion d'une partie de ses liquidités en devises étrangères.

À terme, ce dispositif pourrait renforcer les capacités de financement en monnaie locale et contribuer au développement du marché obligataire marocain.

Cependant, plusieurs informations restent nécessaires pour mesurer précisément la portée économique de l'émission : la marge d'intérêt appliquée au-dessus du MONIA, le nombre de souscripteurs et les conditions exactes de placement n'ont pas été rendus publics dans le communiqué initial.

Du dirham de l'indépendance au dirham de la finance africaine

L'histoire du dirham marocain raconte, à sa manière, une partie de la trajectoire économique du Royaume.

En 1959, son institution accompagnait la construction d'un État souverain et la reprise en main des instruments monétaires.

En 1987, la création de Dar As-Sikkah renforçait les capacités nationales de fabrication monétaire.

En 2026, sa première utilisation par la Banque africaine de développement dans une émission obligataire témoigne de l'élargissement de son rôle sur les marchés financiers.

Le chemin parcouru est considérable. Mais la véritable portée de cette nouvelle étape se mesurera à la capacité de transformer cette opération financière en financements utiles à l'économie réelle.

Pour le Maroc, l'enjeu n'est plus seulement de disposer d'une monnaie nationale, mais de continuer à développer les conditions permettant à cette monnaie de jouer un rôle croissant dans le financement du développement économique.

L’AUTEUR

Youssef Boulayoun ↗

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